sam. 16 mar. 19

Faire événement/Jakuta Alikavazovic

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21h00
N.C.
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Une ou deux fois par semaine, j’ai mon père au téléphone.
Rituellement, il me demande : « Quoi de neuf ? », entrée
en matière somme toute banale. La suite est un peu moins
commune, cependant, puisqu’il ajoute – puisqu’il ne peut
s’empêcher d’ajouter : « Des événements ? ». Ce qu’il entend
par « événement », je crois, c’est quelque chose qui sorte de
l’ordinaire, qui soit motif à réjouissances. L’événement, dans sa
bouche, est plaisant. Bienvenu. Or ce n’est pas du tout ce que
j’entends, moi, dans ces « événements » à propos desquels il
m’interroge avec gourmandise. Pour moi, l’événement est une
interruption. Une inquiétude. Voire une crise – personnelle ou
collective.
Raconter l’événement passe souvent pour l’une des raisons
d’être du récit et du roman – de la narration. De l’événement
heureux ou malheureux, des événements intimes ou
Atelier littéraire 2019
Faire événement
historiques, la littérature a fait son miel. Elle a fini par devenir elle-même
« événementielle », à en juger la multiplication récente des « événements
littéraires ». Pourtant, le statut littéraire de l’événement demeure
ambigu. De quoi s’agit-il réellement, de sujet ou de style ? De fond ou de
forme ? Dans une lettre célèbre à Louise Colet, Flaubert, revenant sur ce
qu’il percevait des limites de L’Éducation sentimentale – grand roman des
événements de 1848 – affirmait vouloir plus que tout écrire « un livre sur
rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la
force interne de son style (...) un livre qui n’aurait presque pas de sujet
ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut ». Qu’est-il
donc, ce « livre sur rien », si souvent mal compris ?
Écrire une chose, quelle qu’elle soit, n’est-ce pas révéler l’événement en
elle ? N’est-ce pas en faire un événement ? Mais c’est que ce dernier n’est
pas toujours où l’on croit, comme en témoigne la magnifique novella de
Henry James, La Bête dans la jungle, dont le héros pressent que l’attend
un événement décisif, qui le révélera à lui-même mais dont il ne sait rien
– sinon qu’il surgira tel le « saut de la bête dans la jungle »... À partir de
Flaubert et jusqu’aux romanciers contemporains, français et étrangers,
qui me sont chers, nous explorerons ce qui fait événement en littérature,
et de quelle façon. Comment en témoigner, comment le construire,
comment le transmettre ? À moins que l’événement ne soit, avant tout, ce
qu’on rate. Ce à côté ou au travers de quoi on passe, ce qu’on ne perçoit
pas à sa juste valeur, et que seul le recul du temps – ou de la littérature,
cet extraordinaire instrument d’optique – nous permet d’envisager.
Pour finir, nous nous demanderons, en lisant Svetlana Alexievitch et
d’autres, si la notion d’ « événement », avec la temporalité qui lui est
propre, est encore à même de rendre compte de la crise sans fin du
monde contemporain. Que nous cache l’événement ? Et comment le
révéler ?

Jakuta Alikavazovic est l’auteure de plusieurs romans parus aux
éditions de L’Olivier, dont Corps volatils (Prix Goncourt du Premier Roman
2008), Le Londres-Louxor et, en 2017, L’Avancée de la nuit. Elle écrit
les émotions qui naissent et celles qui disparaissent, les mondes qui
finissent et ceux qui commencent.
Elle est également traductrice de l’anglais (David Foster Wallace, Eve
Babitz...).

Du 16 au 17 mars.

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